Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

blog littéraire

  • Regard sur Murakami Ryû

    Sociopathes, enfants abandonnés, coercition sociale, pulsions suicidaires, meurtre, psychose, soif de pouvoir et domination... Depuis plus de trente ans, Murakami Ryû se fait le peintre sans concession d'une société japonaise malade d'elle-même. Absent des rayons français depuis la traduction des trois volets d'Ecstasy, Melancholia et Thanatos, son "monologue sur le plaisir, la lassitude et la mort", et le passage de la nuit , nul ne sait ce que ce chantre du chaos nous réserve. Une pause que Fluctuat met à profit pour établir un portrait de ce serial writer.

    Aseptisées, droguées, stérilisées, experte dans l'art de la récupération et de la désinformation, les sociétés des pays dits "techniquement évolués" n'offrent plus beaucoup d'alternative à l'expression des émotions extrêmes et des passions humaines. Une solution ? S'éprouver soit-même (et se trouver soit-même) dans la violence. Violence des rapports humains, violence physique et surtout - convenances obligent - violence psychologique. C'est du moins ce que semble préconiser Murakami Ryû dans sa trilogie du plaisir, de la lassitude et de la mort. Avec ses précédents romans, les brillants : Autoportrait de l’auteur en coureur de fond  Bleu presque transparent, 1q84 , Miso Soup, Parasites ou Les Bébés de la consigne automatique, l'écrivain japonais nous avait habitué à un certain nihilisme urbain, et aux parcours sans espoir de ses personnages. Il y explorait également les thèmes de domination, de passivité, de dégoût de soi et de manipulation. Mais avec cette trilogie sadomasochiste, il repousse largement ses limites. A l'instar du film Audition (mise en scène par Takashi Miike ) dont il a écrit le scénario, Ecstasy, Melancholia et Thanatos, exerce une fascination malsaine sur le lecteur, manipulé au même titre que les victimes des trois principaux protagonistes.

    Jeunesse de Murakami Ryû

    A la fin des années soixante, Murakami Ryû, vécut l'étrange paradoxe de ceux qui doivent supporter une armée étrangère sur leur propre sol. A la fois fasciné par la culture de l'occupant américain (particulièrement par la musique et le cinéma) et révolté par le comportement des soldats hors des bases mais aussi par la passivité de leur gouvernement, les jeunes japonais tentent de se mobiliser et se révoltent contre l'ordre établi. C'est le syndrome des années 60, avec leur lot de manifestation contre la guerre du Vietnam et l'impérialisme US. Pourtant, Murakami Ryû est déjà un cas à part. Loin de lui l'idée d'appartenir à un "mouvement".
    La politique ne l'intéresse pas, la médiocrité de ses contemporains l'exaspère. Comme beaucoup d'adolescents de sa génération, il entretient des projets farfelus et pseudo-révolutionnaires, tout en fantasmant sans fin sur les filles. Punk dans l'âme, il préfère le chaos et le vandalisme gratuit à l'encasernement des bureaux politiques de toutes sortes.
    C'est ce qu'il raconte avec tendresse et humour dans 1969, l'histoire de Ken et de ses camarades lycéens découvrant l'amour, le sexe, la lutte contre la discipline et le rock'n'roll, en toute innocence. Une innocence rapidement mise à mal par La guerre commence au-delà de la mer et Bleu presque transparent où les protagonistes, déjà perdus, se prostitue aux G.I's américains pour quelques cigarettes et s'adonnent aux drogues dures.

    Une société, et ses enfants, au rebut.

    Roman monde, Les bébés de la consigne automatique s'attache au destin de deux enfants nés dans les années 70 et abandonnés dans une consigne de gare. L'auteur en profite pour brosser le portrait d'un pays sans courage, où le terme "espoir" est depuis longtemps vide de sens. Responsabilité, amour, fidélité sont des mots creux. Il en résulte la mise en place d'une société de sociopathes en puissance, seuls face à leurs pulsions. Une vision sombre qu'explique Murakami dans la postface de son roman suivant Miso Soup : En écrivant, je me sens dans la position de celui qui se voit confier le soin de traiter seul les ordures. Et pour cause, prostitués, salaryman en manque d'amour et de sexe, étudiants désœuvrés et ados paumés, les personnages de Murakami Ryû ont beau être profondément ancrés dans la réalité contemporaine japonaise, ils n'en restent pas moins désespérés et désespérants.C'est justement la banalité de ces destins, qui pointe cruellement les manques d'une vie vide de sens où l'aliénation économique, psychologique et sociale se fait sentir à tous les niveaux de l'échelle sociale. Qu'il s'agisse de Miso Soup et son excursion sanguinaire (un serial killer américain engage un jeune japonais pour visiter les quartiers chauds de Tokyo et l'entraîne de meurtres ignobles en prise de conscience autodestructrice), de la vingtaine de portraits éclatés de Lignes, métaphore de la solitude urbaine ou de la critique du phénomène Otaku (ces reclus qui reste confinés dans leurs appartements, avec un ordinateur pour seul contact vers l'extérieur) de Parasite, les derniers romans de Murakami semblaient plonger tout droit vers un abîme suicidaire. C'était sans compter sur l'énergie du romancier.

    Eros et Thanatos face à face sur le ring

    Par essence, l'écrivain est un observateur attentif de la société dans laquelle il vit. Quand celle-ci va mal, l'écrivain doté d'un minimum d'empathie (le sentiment de sympathie pour les autres) souffre en retour et cette douleur peut se transformer en irritation. En tant que romancier, Murakami Ryû semble donc avoir choisi l'option forte, soit faire subir aux autres ce que l'on ne voudrait pas subir soi-même.

    Comment remédier à l'apathie d'une société ? En la secouant vigoureusement ! En mettant en scène cette trilogie sadomasochiste, construite autour des relations empreintes de sadisme de trois personnages (une actrice masochiste installée à Paris, une dominatrice, nymphomane et maîtresse de cérémonie SM et un homme d'affaire volontairement déchu et converti en SDF) Murakami compte bien en faire voir de toutes les couleurs à cet univers monochrome et uniformisé. Thanatos, troisième volet de cette série ne propose rien de moins qu'une rédemption par la douleur, qui laissera derrière lui toute notion de normalité et qui entraîne son lecteur, comme son infortuné "héros", dans les affres de la servitude, du voyeurisme, du sexe trouble et finalement de l'anéantissement. Un asservissement masochiste au texte même de l'auteur, qui arrive malgré un style sec et une forme hautement expérimentale (voir les monologues du principal personnage) à capturer son lecteur et à le tourmenter d'égale manière. Tour de force littéraire, Thanatos, comme les autres volumes de la trilogie, est aussi empreint de culture et d'humour, mais laisse au final un goût amer dans la bouche.

  • Qui est Robert charles wilson, un des maitres de la science fiction ?

    Avec sa science-fiction à échelle humaine , l'américain Robert Charles Wilson fait figure de maître étalon dans la catégorie des auteurs capable de donner un aura de respectabilité au genre si souvent décrié. Alors, Robert Charles Wilson dont l'actualité est fructueuse ce mois, est-il l'auteur qui pourrait ramener les lecteurs les plus retors à la SF ? Certainement, il a, en tout cas, tous les atouts pour se faire.


    Argument n° 1 : Son style est posé et ses arguments logiques


    Aujourd'hui, refuser de lire de la science-fiction sous prétexte qu'elle n'est pas assez littéraire n'est plus un argument valide. De nombreux auteurs non-SF sont en effet attirés par le genre et de non moins nombreux auteurs de SF sont désormais rangés dans les rayons de littérature générale. Avec son style posé, son don de conteur incontestable, son goût pour les explications rationnelles et la logique de ses scénarios, Wilson est, à ce titre, exemplaire, on le placera donc facilement aux côtés des J. G. Ballard, Christopher Priest ou William Gibson.


    Argument n° 2 : Ses histoires sont crédibles

    Soyons clair, aujourd'hui tout le monde fait de la science-fiction (ou du fantastique). De Chuck Palahniuk (Peste ) à Brett Easton Ellis (Lunar Park), en passant par Douglas Coupland (Girlfriend dans le coma),  Neil Smith (Boo) , Michel Houellebecq (La possibilité d'une île), William T. Quick (La planète des singes ) ou Mathieu Terence (Technosmose), et j'en oublie, tous auteurs de littérature dite « blanche », ils ont approché de près ou de loin le genre science-fiction.
    La seule différence qui les éloigne de leur collègue écrivains de SF revendiqués, est l'image « respectable » dont ces auteurs bénéficient. Une image certainement due davantage à l'aura qui entoure les éditeurs chez qui ils paraissent qu'au fond de leurs récits. L'argument est fallacieux et ne tient pas plus la route que celui concernant le style, puisque la plupart de ses éditeurs ont, eux aussi, une, ou plusieurs, collection SF.

    Encore une fois, R. C. Wilson, publié chez les honorables éditions Denoël, a tout pour plaire aux lecteurs de littérature générale. Ces histoires humanistes explorent abondamment la psychologie, les rapports humains, l'impact de tels ou tels évènements sur la société. Sans oublier ses observations, son goût pour les descriptions, l'environnement, la géopolitique. Ses personnages ne sont pas en deux dimensions ; mais au contraire, souvent lestés d'un lourd background auquel le lecteur peut facilement s'identifier. Pas de bêbêtes tentaculaires ici, pas de gadgets faciles et gratuits. Le monde (ou plutôt « les mondes ») de Wilson, sont crédibles.

    Argument n° 3 : Ses théories scientifiques sont toujours expliquées.

    En abordant la SF, le lecteur de littérature générale doit plonger dans un univers souvent mal connu des littéraires : celui des sciences. Là encore, Wilson bénéficie d'un atout de taille, il accompagne son lecteur. A la différence d'auteur comme William Gibson, ou des écrivains de hard-science, qui plongent souvent brutalement le lecteur dans un monde inconnu, Wilson explique, raisonne, revient en arrière. Il rationalise : « vous avez lu cela au chapitre précédent, ce n'est que le résultat de tel ou tel évènement passé ». Avec Wilson, même les évènements les plus incongrus (apparitions de monuments géants dans les grandes villes du monde - Les Chronolithes -, disparition des étoiles - Spin -, mutation de tout un continent - Darwinia) deviennent plausible et surtout sont basés sur des notions et des théories scientifiques viables.

    Argument n° 4 : Ses livres abordent des questions de société.

    Enfin les récits de R. C. Wilson peuvent tous être lus comme des métaphores. Ange mémoire par exemple, le très beau roman inédit qui vient de paraître en poche chez Folio, peut-être lu comme la quête de deux post-humains dans un monde futuriste, mais peut aussi être abordé comme le récit autobiographique d'une jeunesse en rupture de ban, aidée en cela par l'évolution des mœurs et la drogue dans les années 60. C'est cette double lecture consciente qui fait toute la richesse de l'œuvre de l'américain.

    Dans un monde idéal, la profondeur, le soucis du détail, l'aspect global, l'humanité et la mélancolie qui se dégage de tous les romans de cet excellent écrivain, devrait, plus encore que Gibson ou Ballard, amener les lecteurs les plus exigeants à ce pencher sur la science-fiction. Faites moi ce plaisir...

  • La maison de demain , selon Catherine Dufour

    Auteur de science fiction reconnue depuis son roman Le goût de l'immortalité, Catherine Dufour nous donne une vision de ce que pourrait être la maison du futur ...

    Plus écologique, plus technologique, la maison de demain cherchera à améliorer votre sensation de confort : économies d’énergie dans une maison mieux isolée, et confort de vie aussi, avec des solutions pour les personnes âgées ou handicapées. Sans oublier toutes ces créations des designers qui vous accompagneront bientôt à l’autre bout du monde !

     

    La maison de demain : une maison plus verte 

    Avec des nouveaux matériaux, moins polluants. « Nouveaux » n’est pas vraiment le mot, puisque certains datent en fait de centaines voire de milliers d’années !  Disons que l’on redécouvre aujourd’hui certaines peintures, certaines enduits, certains plâtres aussi (comme celui de Paris ou le béton égyptien).

    Pour Catherine, si on suit les conseils d'artisan  spécialisés dans la construction de batimens à énergie positive  Ils sont finalement assez simples à préparer (du sable, de l’eau, de l’argile, de la chaux, quelques pigments colorés) et donnent un résultat étonnant ! Des enduits stylés pour les murs de votre salon, des peintures chaleureuses pour lambris ou parpaings, des peintures plus douces pour relooker un vieux meuble.

    Les aliments de la vie quotidienne entrent dans la composition de ces peintures : lait, yaourt, fromage blanc, c’est la caséine en fait qui permet d’obtenir cette peinture solide et douce à la fois.
    Le brou de noix donne un aspect faux bois, tandis que l’huile de lin ou les œufs permettent d’obtenir une patine très naturelle.

    Evidemment il faut du temps, pour fabriquer toutes ces peintures, mais cela vaut peut être la peine, dans la mesure où elles ne dégagent aucun polluant : pas de solvant, pas de formaldéhyde … Ce sont des recettes datant des années 1920, ou 1930 qui sont remises au goût du jour.  

     
    La maison de demain : une maison plus facile à vivre 

    Avec le développement de la domotique. Cela fait plus de trente ans que ce concept existe mais il faut bien l’avouer, jusqu’à présent il n’avait pas bonne presse ! Compliquée, chère, pas toujours ingénieuse, la domotique ne séduisait pas le grand public.

    L’essor de la technologie des Smartphones et des écrans tactiles a tout changé ! Les systèmes se sont nettement simplifiés, et surtout les ingénieurs cherchent aujourd’hui à répondre à des besoins précis : par exemple avec la somfy box plus besoin de se lever pour fermer les volets de sa maison, possibilité de gérer son chauffage à distance (en le déclenchant avec son ordinateur, son téléphone portable) possibilité de programmer ce chauffage, de fermer l’alimentation en eau à distance là encore, en cas de fuite dans sa maison de campagne… Hier on parlait de gadget, aujourd’hui on se dit que les économies peuvent être substantielles, de l’ordre de 20 % en moyenne en termes d’énergie pour le chauffage par exemple. Et les métiers de la domotique vont exploser comme en témoigne Antony assistant maitre d'oeuvre à Barcelone ...

    La maison de demain pour quel prix ?

    Selon les artisans en rénovation qualifiés qu'à consultés Catherine Dufour : 3 000 euros si vous réalisez une installation filaire (les câbles etc.) dans un logement neuf, avant d’y habiter, mais quelques centaines d’euros seulement pour des systèmes de télécommande classique. (150 € pour un volet qui se ferme tout seul, 500 € pour des lampes qui s’allument toutes seules avec un détecteur de mouvement dans un appartement).

    Les prix sont encore élevés mais ils commencent à  baisser aujourd’hui car le marché se développe notamment pour le maintien des personnes âgées à domicile ou les logements sociaux (surtout pour le balisage lumineux qui se déclenche tout seul la nuit quand la personne a besoin de se lever).

    La société évolue, les techniques aussi ! Attention cependant à ne pas couper le fil humain ! Et puis il y a les pannes de courant, à moins d’avoir un générateur de secours, certains systèmes peuvent rapidement se bloquer ! Il reste encore beaucoup à faire pour que la domotique réponde vraiment à tous nos besoins...

    Conclusion

    La société évolue donc, et les hommes se déplacent de plus en plus. La maison de demain sera peut être celle que l’on portera sur son dos ! Les industriels ont bien compris que les salariés passent moins de temps chez eux, et que parfois ils sont contraints de voyager pour leur travail. Comment les rattacher à leur maison ? Comment créer de nouveaux besoins ?

    Certaines firmes organisent des concours de designers pour dénicher les bonnes idées des plus jeunes. Le Design Lab d’Electrolux a occupé 1.300 jeunes créateurs venus de 50 pays l’an dernier ! Au palmarès des innovations primées on trouve la machine à laver portable (sorte d’appareil à croque-monsieur qui enlève de petites taches grâce à un système d’ions et de vapeur), le mini robot aspirateur qui rapplique illico dès que vous tapez votre chaussure par terre sur la tâche que vous avez repérée (!), ou encore le four micro-ondes portable équipés de batteries en papier…

    Forcément, aujourd’hui, on trouve que tout cela est un peu trop, un peu fou, mais demain ? Il n y a pas si longtemps, on considérait que l’ouverture centralisée des portes d’une voiture était un luxe quelque peu futile….

    Bibliographie de Catherine Dufour

    Le Goût de l'immortalité, livre de poche, 2007

    Les Champs de la Lune, Robert Laffont , 2024

    L'arithmétique terrible de la misère, Le Livre de Poche, 2022

     

  • Chronique de Un jeu cruel de Robert Silverman

    A n'en pas douter Chuck Palahniuk n'aurait pas craché sur cette histoire-là, tant les jolis monstres de Robert Silverberg font écho à l'univers déjanté de l'auteur de Choke et d'Invisible Monsters. Un jeu cruel est une fable assez étonnante sur la plume pourtant variée de Silverberg, l'homme aux 200 et quelques textes (romans, nouvelles), auteur de l'Homme Programmé ou de Gilgamesh.
    Ecrit en 1967 et venu à nous en Folio SF 40 ans plus tard, Un jeu cruel, court roman de 200 et quelques pages, se situe dans un futur assez éloigné mais qui n'est pas dénué de réalisme. Un producteur télé qui tient, dans une logique de concentration tout azimut, des chaînes de télé comme des parcs touristiques, des sites naturels sur la Terre et les planètes de la galaxie, a l'idée pour relancer l'audimat d'organiser la rencontre de 2 freaks à la dérive : un astronaute kidnappé par des extraterrestres hostiles qui, après avoir tué ses deux collègues, le reconstruisent en tentant "d'améliorer ses fonctions rudimentaires". Ses yeux, par exemple, s'ouvrent non plus de haut en bas mais de droite à gauche. On lui a rajouté des tentacules et refait le portrait, ce qui n'a pas manqué de le traumatiser. L'homme vit en reclus et n'ose plus faire un pas dehors. Le monstre parfait. A sa gauche, une jeune fille de 16 ans, pas moins paumée qui a eu son heure de gloire lorsque des scientifiques zélés lui ont prélevé cent ovules pour donner naissance simultanément à 100 bébés.

    La vierge aux 100 bébés, 2ème personnage culte de cette histoire loufoque. Le gras-double producteur de télé (obèse et qui se nourrit à la souffrance humaine) organise avec ses sbires un rencard qui fonctionne par delà les espérances et amène à une love story entre les deux monstres, lesquels entreprennent alors une sorte de lune de miel des meilleurs spots de la galaxie. Dit ainsi, pas simple de vendre ce livre-là sans dire que Silverberg s'en tire à la quasi-perfection tant sur le plan de la forme que du fond. Sur le fond, justement, les travaux d'apprivoisement des deux coeurs perdus sont impeccablement saisis. Si l'on considère (c'est une définition qu'on peut en donner) que l'amour n'est jamais que le moyen trouvé par deux douleurs pour se consoler, Un jeu cruel en est la meilleure illustration. Les échanges entre la vierge folle et le Caliban astronaute sont superbes. Leur redécouverte de leur corps meurtri sonne tout à fait juste et les brouilles qui suivent leur idylle prosac tout à fait convaincantes. On déplorera juste que la partie médiatique soit sacrifiée au profit de l'aventure sentimentale. Le rôle du producteur sort un peu affaibli des choix structurels, ce qui est dommage compte tenu de son potentiel. Sur la forme, où Silverberg excelle d'ordinaire à faire pleurer les machines, le récit offre quelques beaux morceaux de bravoure : récits enchassés des tortures subies par les astronautes, solitude, poursuites amoureuses à travers l'espace intersidéral : du grand art à haut potentiel évocateur, comme souvent chez cet auteur.

    A l'arrivée, un Jeu cruel n'est pas un roman aux enjeux extraordinairement élevés (on parle amour, beauté et pas gloire), mais un plaisir de gourmets qui ravira tant les amateurs de soap opera que les fans de SF. Dans un registre différent, le livre s'adresse à ce public de plus en plus nombreux qui vient à la SF par l'extérieur et qui aime garder un pied en terre connue. Un Jeu Cruel fait cet effet là et le fait bien.

    Un jeu cruel de Robert Silverman, Folio SF

  • Retour sur le livre : L’homme terminal, de Michael Crichton

    Harry Benson est un cas médical plutôt particulier. Il est interné régulièrement au service de neuropsychologie de l’hôpital universitaire de Los Angeles suite à des crises d’épilepsie psychomotrice qui le rendent extrêmement violent. De plus il ne garde aucun souvenir de ses crises. Les docteurs MacPherson, Ellis et Morris prévoient de remédier aux troubles de Benson en lui implantant de minuscules électrodes dans le cerveau qui lors de ces crises aiguës lui impulseront des décharges électriques censées aider Benson à les surmonter. Cependant selon le docteur Janet Ross ce projet peut s’avérer dangereux, et cela surtout lié au fait que Harry Benson ne serait peut-être pas le cobaye idéal pour ce genre d’opération. En effet Benson souffre d’une psychose envers les machines et les ordinateurs que cette opération et l’implantation de ces électrodes, ainsi que de l’ordinateur qui les dirige, pourraient amplifier. Et en effet contrairement au résultat escompté, Harry Benson se transforme petit à petit en véritable monstre que plus personne n’arrive à contrôler.

    L’homme terminal, paru en 1972, est l’un des premiers romans et best-sellers, un techno-thriller, voire un thriller médical, de l’écrivain américain à succès Michael Crichton. Comme bien souvent chez Michael Crichton, l’intrigue consiste à présenter un progrès scientifique impressionnant sur lequel l’être humain va perdre tout contrôle au risque d’y perdre la vie. Ici, Michael Crichton imagine un petit ordinateur qui pourrait être implanté au niveau du cerveau afin d’en améliorer le fonctionnement. L’idée très classique du cyborg ou homme amélioré est ici directement tirée de l’invention à l’époque encore récente du pacemaker cardiaque et à Crichton de simplement la transposer d’un organe à l’autre. Crichton lui-même étudiant en médecine à l’époque se donne à cœur joie de nous donner de multiples détails techniques, des schémas ainsi que des images tirés aux rayons X d’un cerveau humain pour mieux étoffer le contexte scientifique. Mais hélas le tout reste bien douteux, plutôt confus et a bien mal vieilli à travers les ans, ce qui rend les avancées scientifiques décrites ainsi que leurs conséquences assez risibles.
    Et comme toujours chez Crichton, après la mise en place d’un contexte scientifique ou historique plutôt intéressant le roman se transforme vite fait en un thriller aux rebondissements prévisibles, aux personnages archétypiques et à l’intérêt général donc plutôt mince.

    L’homme terminal est un thriller médical certes divertissant, mais hélas aussi sans surprises et qui a bien vieilli depuis.

    L’homme terminal - Michael Crichton - 1972

  • Et si nous mettions une tablette dans chaque cartable ?

    Combien vaut le « numérique » des familles ? A combien estimons nous cet apprentissage ? C’est peut-être la question la plus hot du moment, tant l’équipement coûte cher, tant les forfaits ne valent plus grand chose ...

    Le baromètre de l’économie numérique que l’université de Paris Dauphine vient de publier pour la septième fois estime à 43 millions le nombre de Français connectés ; dont 25 millions de « mobinautes ».

    Encouragés par cette croissance à deux chiffres, les commanditaires de l’étude se sont demandé s’il n’était pas pertinent de mettre une tablette dans chaque cartable à la place des nombreux manuels comme l'étudie la section éducation de  TEMATICE . (Un cartable pèse jusqu’à 8,5 kg en moyenne pour un collégien d’après le ministère de l’éducation). D’après l’étude, 2 Français sur 3 sont sensibles à l'argument de l’allègement, 1 sur deux pense aux interactions facilitées avec le professeurs, 4 sur 10 estiment qu’il y aurait là matière à apprentissage plus ludique… Sans compter ceux qui y voient également un moyen de se familiariser dès le plus jeune âge aux nouvelles technologies…


    Si vous remplacez "tablette" par "ordinateur", vous opérez un formidable voyage de 28 ans en arrière, aux glorieux temps du Plan Informatique pour Tous, que lança Laurent Fabius en 1985 : 200 000 élèves allaient bientôt être équipés, 1,8 milliards de Francs au bas mot seraient dépensés, les industries informatiques françaises qui tenaient alors la dragée haute aux Américains allaient battre leur plein. La suite a été très critiquée : la plupart des T07 sont restés planqués dans les armoires, car peu de professeurs savaient aligner des lignes de code.

     Les techniques sont plus fluides, et peut-être les moins de quarante ans n'ont pas eu vent de cet épisode marquant du numérique en France... En tous les cas, 8 Français sur 10 adhèrent franchement à l’idée de remplacer le cartable par une tablette. Et pour ce faire, les Français envisagent un prêt gratuit (pour 41%) par l'établissement scolaire ou une location à faible coût (38%). La prunelle de nos yeux mais pas les yeux de notre tête…


    L’étude ne dit pas si les Français sont d’accord pour voir augmenter d’autant le budget de l’Education Nationale, ou s'ils ne seraient pas choqués que notre actuel premier ministre alloue, comme le fit Laurent Fabius alors, une énorme enveloppe spéciale à l'éducation numérique de nos enfants. Mais tout inventaire bu et digéré, 3 0 ans après le Plan Informatique pour Tous osons le dire : investir dans l’éducation de nos enfants, et de cette manière, ça avait du chien.

    baromètre de l’économie numérique que l’université de Paris Dauphine n°19

  • Critique de La vie rêvée d’Ernesto G., de Jean-Michel Guenassia

    Le roman suit la vie de Joseph Kaplan, un médecin juif tchèque, et sa rencontre avec un révolutionnaire cubain nommé Ernesto G.

    Ainsi commence l’histoire de Joseph, né au début du XIXème siècle au cœur de l’Europe et que l’on quitte centenaire après plus de cinq cents pages captivantes retraçant sa vie de héros romantique. Car Joseph a tout du héros romantique, même s’il s’efface en cours de chemin selon les hasards de l’existence devant un autre homme, encore plus héroïque, encore plus romantique, mais faisant juste une apparition aussi fulgurante qu’éphémère. En cela le deuxième roman de Jean-Michel Guenassia a le souffle épique et superbe des grands romans historiques dans lesquels des personnages fictifs sont confrontés aux réalités d’une époque et d’un temps révolu, à ses figures emblématiques et à ses idéologies prégnantes. Il a également le piquant d’un authentique et délectable Bildungsroman.

    A la manière d'un Nomade stellaire , Joseph parcourt le siècle, de Prague à Paris en passant par Alger, secoué par les guerres, animé de la passion de son métier scientifique, nouant de profondes amitiés et des amours éclatantes. Personnage haut en couleur, il se distingue par une vie à la fois exemplaire et anonyme, banale et extraordinaire. Joseph pourrait être n’importe qui, tout en étant très particulier. Sa vie aurait pu être la vôtre, tout en étant foncièrement atypique. Un véritable héros vous dis-je, et ce n’est plus si commun en littérature aujourd’hui !

    La vie rêvée d’Ernesto G. est un pur bonheur de lecture. Une fois plongé dans ce roman au style discret mais élégant, vous entrez dans une autre dimension, un autre monde connu et inconnu, attachant, saisissant, foisonnant et positivement divertissant. Un grand coup de cœur !

    Même si  certains critiques notent que "La vie rêvée d'Ernesto G." n'est pas aussi bon que "Le Club des incorrigibles optimistes", le précédent roman de Guenassia. 

  • Avis sur Plan de table, de Maggie Shipstead (Belfond)

     

    La préparation d’un mariage : voilà un sujet léger et gai souvent traité notamment au cinéma – il existe même un film homonyme – et qui tourne souvent à la farce douce-amère, voire au cynisme cinglant.

    Ce livre, Plan de table,  n’échappe pas à la règle. Elle nous fait le récit des heures précédant la cérémonie qui doit unir Daphné Van Meter au père de l’enfant qui arrondit pleinement son ventre.

    Les parents de la mariée organisent les festivités sur une île de privilégiés dont la dénomination évoque un exotisme savamment burlesque – Wakeke – et qu’on situe quelque part entre le Cape Cod et la baie du Massachussetts. Ils y ont une demeure familiale acquise par le grand-père paternel avant que l’île ne devienne un refuge paradisiaque pour nantis. Les Van Meter sont donc aisés, certes, mais leur richesse n’est pas un héritage de classe sociale. Ils ne font pas vraiment partie de la « haute », même si le père meurt d’envie depuis ses années d’université d’intégrer les confréries ou les clubs privés les plus « select » et qu’il ne rechigne jamais à rabaisser les autres pour mieux se hisser au sommet de la pyramide sociale.

    La famille est donc réunie autour de Daphné et de ses demoiselles d’honneur ; la belle-famille – un beau parti que ce gendre aussi falot que mou ! – réside à l’hôtel non loin ainsi que tous les invités. Et les heures s’égrènent en répétition de cérémonie, achèvement fébrile des préparatifs, déjeuners et dîners festifs réunissant tous les protagonistes souvent imbibés d’alcool…

    Tout semble idyllique, sauf que… c’est sans compter sur la sœur cadette de Daphné en pleine dérive affective ; sur le frère du marié qui batifole de fleur en fleur semant la discorde au sein des demoiselles d’honneur ; sur la mère de la mariée qui avale les couleuvres une à une et semble sur le point d’exploser à tout instant ; sur une nymphomane frigide aguichante qui finit par irriter tout le monde ; et sur le père qui est prêt à sacrifier sa famille sur l’autel de la reconnaissance sociale qu’il a toujours ardemment souhaitée… Autant de mini-drames individuels, parfois profonds mais souvent grotesques, qui plombent l’ambiance et égratignent les coeurs…

    Le roman est souvent drôle et piquant, alternant la farce vaudevillesque et les moments de dépression existentielle de personnages hauts en couleur. Wakeke est aussi un personnage à part entière avec son particularisme insulaire qui vire au huis-clos étouffant, à la fois par son aspect encore sauvage mais aussi à travers la colonisation qui en a été faite par des grands bourgeois citadins qui s’opposent radicalement au mode de vie simple et naturel des habitants du cru.

    Un bon divertissement, léger mais grinçant…