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Regard sur Murakami Ryû

Sociopathes, enfants abandonnés, coercition sociale, pulsions suicidaires, meurtre, psychose, soif de pouvoir et domination... Depuis plus de trente ans, Murakami Ryû se fait le peintre sans concession d'une société japonaise malade d'elle-même. Absent des rayons français depuis la traduction des trois volets d'Ecstasy, Melancholia et Thanatos, son "monologue sur le plaisir, la lassitude et la mort", et le passage de la nuit , nul ne sait ce que ce chantre du chaos nous réserve. Une pause que Fluctuat met à profit pour établir un portrait de ce serial writer.

Aseptisées, droguées, stérilisées, experte dans l'art de la récupération et de la désinformation, les sociétés des pays dits "techniquement évolués" n'offrent plus beaucoup d'alternative à l'expression des émotions extrêmes et des passions humaines. Une solution ? S'éprouver soit-même (et se trouver soit-même) dans la violence. Violence des rapports humains, violence physique et surtout - convenances obligent - violence psychologique. C'est du moins ce que semble préconiser Murakami Ryû dans sa trilogie du plaisir, de la lassitude et de la mort. Avec ses précédents romans, les brillants : Autoportrait de l’auteur en coureur de fond  Bleu presque transparent, 1q84 , Miso Soup, Parasites ou Les Bébés de la consigne automatique, l'écrivain japonais nous avait habitué à un certain nihilisme urbain, et aux parcours sans espoir de ses personnages. Il y explorait également les thèmes de domination, de passivité, de dégoût de soi et de manipulation. Mais avec cette trilogie sadomasochiste, il repousse largement ses limites. A l'instar du film Audition (mise en scène par Takashi Miike ) dont il a écrit le scénario, Ecstasy, Melancholia et Thanatos, exerce une fascination malsaine sur le lecteur, manipulé au même titre que les victimes des trois principaux protagonistes.

Jeunesse de Murakami Ryû

A la fin des années soixante, Murakami Ryû, vécut l'étrange paradoxe de ceux qui doivent supporter une armée étrangère sur leur propre sol. A la fois fasciné par la culture de l'occupant américain (particulièrement par la musique et le cinéma) et révolté par le comportement des soldats hors des bases mais aussi par la passivité de leur gouvernement, les jeunes japonais tentent de se mobiliser et se révoltent contre l'ordre établi. C'est le syndrome des années 60, avec leur lot de manifestation contre la guerre du Vietnam et l'impérialisme US. Pourtant, Murakami Ryû est déjà un cas à part. Loin de lui l'idée d'appartenir à un "mouvement".
La politique ne l'intéresse pas, la médiocrité de ses contemporains l'exaspère. Comme beaucoup d'adolescents de sa génération, il entretient des projets farfelus et pseudo-révolutionnaires, tout en fantasmant sans fin sur les filles. Punk dans l'âme, il préfère le chaos et le vandalisme gratuit à l'encasernement des bureaux politiques de toutes sortes.
C'est ce qu'il raconte avec tendresse et humour dans 1969, l'histoire de Ken et de ses camarades lycéens découvrant l'amour, le sexe, la lutte contre la discipline et le rock'n'roll, en toute innocence. Une innocence rapidement mise à mal par La guerre commence au-delà de la mer et Bleu presque transparent où les protagonistes, déjà perdus, se prostitue aux G.I's américains pour quelques cigarettes et s'adonnent aux drogues dures.

Une société, et ses enfants, au rebut.

Roman monde, Les bébés de la consigne automatique s'attache au destin de deux enfants nés dans les années 70 et abandonnés dans une consigne de gare. L'auteur en profite pour brosser le portrait d'un pays sans courage, où le terme "espoir" est depuis longtemps vide de sens. Responsabilité, amour, fidélité sont des mots creux. Il en résulte la mise en place d'une société de sociopathes en puissance, seuls face à leurs pulsions. Une vision sombre qu'explique Murakami dans la postface de son roman suivant Miso Soup : En écrivant, je me sens dans la position de celui qui se voit confier le soin de traiter seul les ordures. Et pour cause, prostitués, salaryman en manque d'amour et de sexe, étudiants désœuvrés et ados paumés, les personnages de Murakami Ryû ont beau être profondément ancrés dans la réalité contemporaine japonaise, ils n'en restent pas moins désespérés et désespérants.C'est justement la banalité de ces destins, qui pointe cruellement les manques d'une vie vide de sens où l'aliénation économique, psychologique et sociale se fait sentir à tous les niveaux de l'échelle sociale. Qu'il s'agisse de Miso Soup et son excursion sanguinaire (un serial killer américain engage un jeune japonais pour visiter les quartiers chauds de Tokyo et l'entraîne de meurtres ignobles en prise de conscience autodestructrice), de la vingtaine de portraits éclatés de Lignes, métaphore de la solitude urbaine ou de la critique du phénomène Otaku (ces reclus qui reste confinés dans leurs appartements, avec un ordinateur pour seul contact vers l'extérieur) de Parasite, les derniers romans de Murakami semblaient plonger tout droit vers un abîme suicidaire. C'était sans compter sur l'énergie du romancier.

Eros et Thanatos face à face sur le ring

Par essence, l'écrivain est un observateur attentif de la société dans laquelle il vit. Quand celle-ci va mal, l'écrivain doté d'un minimum d'empathie (le sentiment de sympathie pour les autres) souffre en retour et cette douleur peut se transformer en irritation. En tant que romancier, Murakami Ryû semble donc avoir choisi l'option forte, soit faire subir aux autres ce que l'on ne voudrait pas subir soi-même.

Comment remédier à l'apathie d'une société ? En la secouant vigoureusement ! En mettant en scène cette trilogie sadomasochiste, construite autour des relations empreintes de sadisme de trois personnages (une actrice masochiste installée à Paris, une dominatrice, nymphomane et maîtresse de cérémonie SM et un homme d'affaire volontairement déchu et converti en SDF) Murakami compte bien en faire voir de toutes les couleurs à cet univers monochrome et uniformisé. Thanatos, troisième volet de cette série ne propose rien de moins qu'une rédemption par la douleur, qui laissera derrière lui toute notion de normalité et qui entraîne son lecteur, comme son infortuné "héros", dans les affres de la servitude, du voyeurisme, du sexe trouble et finalement de l'anéantissement. Un asservissement masochiste au texte même de l'auteur, qui arrive malgré un style sec et une forme hautement expérimentale (voir les monologues du principal personnage) à capturer son lecteur et à le tourmenter d'égale manière. Tour de force littéraire, Thanatos, comme les autres volumes de la trilogie, est aussi empreint de culture et d'humour, mais laisse au final un goût amer dans la bouche.

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